Dangerosité du sport

(Extrait du livre : "le judo, Ecole de vie" de J.L Jazarin)

  

   Tout progrès en Judo est implacablement conditionné par la modestie, par l'humilité vraie. Si quelqu'un est sûr qu'il ne sait en réalité rien, ou peu de chose, qu'il a tout à apprendre, que le peu qu'il sait est loin, très loin de ce que cela devrait et pourrait être, alors il a des chances d'acquérir et d'éliminier ses erreurs. Si comme le disait plaisamment Maître Kawaishi, il a "grosse tête", c'est fini, tout progrès lui est interdit jusqu'au jour fatal de l'inévitable et souhaitable humiliation.

   Or, la pratique du Judo, comme sport, à cause du prestige attaché aux titres, de l'admiration du public pour le champion, du caractère de spectacle qui s'attache à toutes les manifestations publiques du Judo, de la griserie, de la gloire, fut-elle passagère, à cause de tout cela, la pratique du Judo sport est pour le judoka et pour le Judo lui-même.

   En effet, l'esprit partisant, la passion du jeu, l'orgueil collectif, de nation, de région, de ville, de club, ne parlons que pour mémoire de l'intérêt matériel qui s'attache aux titres, tout cet ensemble passionnel se déchaîne et submerge, même chez les meilleurs, l'esprit de justice, de vérité, le sentiment chevaleresque.

   Le partenaire devient l'adversaire, puis l'ennemi, l'homme à abattre par tous les moyens. La ruse, le truc, tout devient permis. Gagnez est devenu l'objectif, gagner à tout prix, n'importe comment, et avant tout, ne pas perdre. Bloquer si on est pas le plus fort, empêcher l'autre travailler, tout cela construit un faux Judo qui n'est plus du Judo. Maître Jigoro Kano, à qui ces dangers n'avaient pas échappé, était opposé aux compétitions publiques, aux championnats.

   Si, comme nous l'avons vu, certains aspects de la confrontation sportive ne son tpas négatives, et qu'il puisse être utile et même nécessaire d'y avoir recours, il faut le faire avec prudence, extrême modération et une attention méfiante toujours en éveil.

   Si nous faisons le compte de la plupart des anciens champions de Judo, nous pourrons constater avec tristesse que la plupart d'entre eux, lorsqu'ils ont cessé d'être des champions, lorsque la gloire ne leur a plus prodigué ses sourires, ont abandonné le Judo. En réalité, c'est le vrai Judo qui les avait déjà abandonnés lorsqu'ils s'étaient seulement consacrés à une carrière de champion.

   Le Maîtte a une grande résponsabilité vis-à-vis de ses élèves. Il peut, en encourageant de façon excesive un individu doué à devenir champion, tuer le véritable esprit du Judo en lui, et peut être stériliser définitivement non seulement le judoka, mais aussi l'homme qu'il aurait pu devenir. Certes, il est tentant de former un jeune champion, enthousiasmant de le voir voler de succès en succès. Il est infiniment agréable d'être le professeur connu d'un grand champion. La gloire en rejaillit sur lui, sur l'école, le club. La gloire, mais aussi la servitude, amis aussi la tendance générale de l'école qui, au lieu de former des hommes, fabrique des sportifs. Mais aussi l'abaissement du Maître qui ne devient plus qu'un simple entraineur sportif, un manager.

   Il faut donc manier le sport avec une extrême précaution, et seulement quand l'atmosphère, la doctrine du Dojo, la compréhension de l'esprit véritable du Judo sera bien pénétrée dans la pensée et le coeur des élèves et dans les murs même du Dojo.

   Faute de quoi, le Judo rique de partir à la dérive, de predre insensiblement son âme et de de devenir tout autre chose que du Judo.