La Mobilité

(Extrait du livre "Junomichi, L'origine du judo" de Igor Correa)

 

 

 

Le déséquilibre en judo n'intervient pas de la manière dont on le conçoit habituellement.

Alors comment?

Je peux prendre un exemple. Prends ce stylo et pose-le verticalement sur la table.

Voila.

Ca c'est un équilibre stable. Maintenant pousse-le. Qu'est ce qui se passe ?

Il tombe. Le déséquilibre c'est ça. L'objet ne peut rester en déséquilbre, il tombe. Le déséquilibre n'existe qu'en tant que passage d'un état à un autre.

D'un point fixe à un autre point fixe ?

Oui. Alors que c'est autre chose qu'il faut chercher. Il faut chercher à être mobile. En judo avant de projeter un partenaire il faut se mobiliser. Dès qu'on est mobile on peut faire ce qu'on veut. On n'est ni en équilibre, ni en déséquilibre. On est en équilbre instable.

Le déséquilbre n'existe pas du tout en judo ?

Si il existe. Mon partenaire sera déséquilibré dans l'action. Simplement le déséquilibre n'est pas la finalité de cette action.

Lorsque vous dites de placer le poids en avant du corps, on peut penser que c'est une incitation au déséquilibre ?

C'est une erreur de le penser. C'est une erreur d'interprétation. Il faut être équilibré dans son instabilité. Il y a des gens qui se sentent bien stables en étant bien à la verticale. En vérité ils sont en équilibre précaire, la moindre action les fais vibrer parce qu'ils ont basé tout leur équilibre sur un seul point.

Ce qui est visé, c'est donc avant tout un état de mobilité ?

On ne peut pas dire "état de mobilité" non plus, parce qu'un "état" c'est statique. On peut dire qu'on est dans la mobilité. On ne peut pas être dans un "état" si on est mobile. La forme pratique du judo que j'esseaye de vous faire comprendre et acquérir donne l'impréssion d'être dans un "état", mais en réalité c'est être mobile dans l'espace. Mobile ne veut pas dire aller d'un endroit à un autre, ça veut dire être suspendu et toujours en vibration. Ce n'est pas le fait de bouger, c'est le fait d'être suspendu. On est arrêté sur un pas, mais le corps reste encore mobile et garde la possibilité d'aller d'un côté ou de l'autre. C'est pour ça que faire du déséquilbre un moyen ou un but en judo n'est pas vrai.

Plutôt que de déséquilibrer le partenaire, il vaux mieux se mobiliser soi même ?

C'est ça, il est entraîné par ta mobilité.

...

Sous quels aspects l'expliquez-vous ?

Faire comprendre, par exemple, l'importance d'être mobile avant de faire une action. C'est une manière différente d'être qui n'est pas visible à l'oeil. Là je suis immobile par exemple. Tandis que là maintenant, je suis mobile, même si je ne bouge pas. Je peut faire n'importe quoi, je suis vigilant, décisif vivant. Là, de nouveau, je ne suis pas disponible, je suis endormi, je suis en train de me reposer.

....


C'est une disponibilité à soi? A l'autre, A la situation ?

Surtout à soi. Il faut être disponible pour tout de suite faire quelque chose. Et lorsque je dis tout de suite, je veux dire avant. Etre déja mobile avant de faire. Partire de l'arrêt, ça demande trop de temps. Lorsqu'on est immobile, on fait des choses immobiles: on se fixe un objectif et c'est fini.

Comment faire face au partenaire, alors?

Si tu veux le projeter et que tu te fixes dans cette idée, tu ne peux pas. Même si tu mets toute ta force contre lui, il n'a qu'a faire un simple geste et ça ne sert plus à rien. Parce que tu t'es attaqué à un objectif fixe. Tu n'a jamais d'objectif. Tu prend le partenaire en passant. La mobilité ne concerne pas seulemment l'attaque ou le déplacement, elle concerne en permanence tout ce qu'on fait dans le judo. Jusque dans le comportement que l'on doit avoir. De temps en temps, mes élèves y arrvent, mais c'est fugitif, ils ont du mal à l'acquérir. Ce ne sont pas des gestes mais des actions, c'est la vie. C'est extêmement difficile à faire comprendre et à expliquer d'une manière positive.


On peut comprendre que la mobilité existe et ne pas savoir comment y arriver.

C'est le cas même dans la vie courante: si on réfléchit sur la façon dont on monte un escalier, on s'imagine lever le pied, le poser sur la marche, tirer le corps avec la jambe, monter l'autre pied, tirer le corps, etc. Tandis que c'est le corps qui part avant que les pieds ne montent. Ca c'est la mobilité. C'est l'anticipation de la vie de ton corps avant tes gestes. Dans la mobilité, les gestes n'ont aucune valeur, ils ne servent qu'à aider le travail du corps.