Entretien n° 5 avec

le Maître Haku Michigami

 

Trahison du disciple préféré longue interruption des relations

Inquiétude pour les judokas oublieux du "kokoro", de l'âme
L'esprit du bushidô, l'idéal chevaleresque du Japon antique : Sois dur avec toi-même, trempe-toi, mais donne-toi aux autres


"Octogenaire, je continuai a enseigner le judo en tenue sur le tatami
La Hollande fait d'Anton Geesink, Vainqueur des Olympiades de Tokyo, un véritable héros national. Le cinéma se l'arrache, il devient lutteur professionnel. La volte-face, presque la trahison, du disciple choyé qui était supposé avoir été nourri aux valeurs du "bushidô" ne laissa pas d'inquiéter Haku Michigami.
Sa première victoire aux Championnats Mondiaux de 1961 fit d'Anton Geesink un héros en Hollande. Après la rencontre, la Ville le mit dans une voiture décapotable pour une parade triomphale. Mais je ne pense pas qu'à ce moment-là il baignait dans un sentiment de supériorité.
Lorsque la Ville parla ensuite d'agrandir sa maison par une aide gratuite, la surprise le rendit tellement perplexe qu'il s'en ouvrit à moi. Puisqu'on le lui offrait, pourquoi ne pas en profiter et agrandir sa maison, lui conseillai-je. Mais il n'y avait pas que cela, car il semblait aussi que l'attitude de son entourage qui avait changé du tout au tout, la prévenance excessive des gens à son égard, tout cela l'épouvantait. Ce qui montre un peu son genre de personnalité.
Or, lorsqu'il remporta les Olympiades de Tokyo, il parla brusquement de se retirer. J'étais tout à fait opposé à ce qu'il accepte de tourner dans des films. Mais ce n'était pas encore trop grave. Car lorsqu'il parla ensuite de passer dans le monde de la lutte professionnelle, je le mis sérieusement en garde : "Ca c'est le monde de l'argent! Au Japon, tu perdrais à jamais ta qualification d'entraîneur de judo!" Puis, pendant une assez longue période nous nous perdîmes de vue.
Après quelque temps, il réintégra tout de même au monde du judo et y exerce des fonctions de membre du Comité Olympique International (COI). Ces derniers temps, il me gratifie de temps à autre d'une lettre, ou on se retrouve à l'occasion des grands tournois. Comme je souhaite du fond du coeur que, avançant en âge, il ait finalement pu comprendre ce que je voulais alors lui transmettre si intensément.

Anton Geesink devint même un farouche tenant de l'introduction de la tenue de couleur auquel le Japon était pourtant opposé.

En ce qui me concerne je suis tout à fait favorable à l'usage de la tenue de couleur en compétition, cela permet à l'arbitre, et à l'assistance, de distinguer immédiatement qui a été expédié au sol. Il semble que le Japon a toujours insisté pour conserver le blanc traditionnel. Moi je trouve qu'il est certaines traditions qu'il est souhaitable de changer.
En fait, de Meiji (1868-1912) à Taisho (1912-1925), la tendance générale pour les pantalons de la tenue était de descendre un peu au dessous des genoux. Et il n'est guère de gens pour considérer mauvais que les pantalons se sont allongés comme c'est le cas de nos jours. On écoute ce qui se dit à l'étranger, et si l'idée est bonne, pourquoi ne pas l'adopter.
Alors qu'au contraire, pour les éléments qui ressortissent à l'essence même du judo, on en est venu à concéder des points sur lesquels il ne fallait absolument pas céder. Par exemple, lorsqu'il s'est agi de transformations qui ruinaient l'essence même, l'âme du judo, telles que ce système des catégories finement différenciées, l'introduction de règles qui permettent désormais à un match de se décider sur des "shidô" et "chûi", là je trouve que le Japon a vraiment manqué de courage.

J'appréhende terriblement que ne soit laissée pour compte cette instance du "kokoro", de l'âme même, qui pour le judoka est l'élément le plus essentiel.

Quoi qu'il en soit, l'on voit souvent en Occident des gens qui, transportés de joie par leur victoire, prennent devant les caméras des poses grotesques de matamore. Des gens comme cela, je ne les reconnais point pour mes disciples. Lorsque, de retour au pays pour assister à des Championnats du Japon, je vois certains types, c'est à se voiler la face de honte. Sont-ce là des attitudes de judokas! C'est une chose infiniment regrettable! Jadis lorsqu'on remportait un match, la première chose que l'on faisait c'était de manifester son respect pour son adversaire en lui faisant comprendre que "... la prochaine fois ce sera certainement ton tour!"
Tout au long de mon enseignement à l'étranger, je n'ai jamais cessé d'utiliser cette importante notion de "Shin-Gi-Tai" (Coeur/Esprit/Ame-Technique-Corps). Pour assimiler des techniques, d'immenses efforts sont nécessaires. Si l'on s'applique, le corps suit naturellement et l'on comprend la rationalité de l'effort. Comprendre la rationalité, cela veut dire que son propre "moi" naît à la vie et partant, l'on progresse en qualité humaine.
Parmi mes disciples, il en est un, par exemple, qui, tout en étant "champion de France", refuse de s'aligner dans les compétitions internationales. Il ne manifeste que peu d'intérêt pour grimper l'échelle des dans. Il en vaut largement huit, mais se satisfait de ses trois. C'est ce qui me renforce dans ma conviction que, essentiellement, le judo ne se pratique pas en vue de s'aligner à des Olympiades, de viser avidement de décrocher des médailles. Non, on fait du judo pour tremper son caractère et surtout pour se donner aux autres. L'esprit du bushidô, le noble idéal chevaleresque du Japon, n'est pas autre.

Propos recueillis par Kazunori Iwamoto

Source : http://www.haku-michigami.com/nikkei_0726_f.htm